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N° 61 - 2019 Consulter un
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Président du Grand Conseil et motard

Jean Romain met le cap à l’Ouest

C’est devenu une tradition: chaque année, l’écrivain, chroniqueur, philosophe, enseignant et député Jean Romain effectue une grande virée à moto et livre à nos lecteurs ses impressions de voyage. Devenu premier citoyen du canton, le président du Grand Conseil genevois a misé cet été sur le grand Ouest américain.

Ce qui apparaît d’emblée, lorsqu’on quitte un pays exigu comme le nôtre et qu’on se rend dans un pays aux horizons vastes et larges, ce qui arrive à proprement parler c’est l’espace qui nous enivre. Assez vite, dans les plaines de l’Ouest américain, vous ressentez physiquement ce phénomène d’amplitude. Et vous n’y êtes pas préparé. L’homme littéralement est absorbé par l’espace. Très vite, le voyageur se demande alors ce qui permet une unité entre ce qu’il voit, ce qu’il sent, ce qu’il touche. En effet, seul un agent unificateur permet au voyageur de ne pas se sentir englouti dans l’immensité de cette terre. Cela ne signifie pas qu’il ne sait pas où aller, mais que le temps qui l’oppresse d’habitude chez nous, ce temps si restreint d’ordinaire et si précieux, est distendu. Il est perdu comme l’est celui qui n’a plus ses repères.

Or c’est la route qui remplit cette fonction unificatrice, la formidable route américaine. C’est elle, la route, qui unifie. La route, comme un long ruban sous les roues, sous les semelles. Elle est là, elle passe tout le temps et ne s’en va jamais. Il est une musique de la route comme il en est une du rail, et c’est cette musique qui relie entre eux tous les éléments pour en former une unité: la couleur des paysages, l’odeur des charbons, le goût de sel sur les lèvres, le moelleux des formes. C’est la route qui donne vie aux êtres et aux choses; son énergie vise à la constitution d’un ensemble cohérent.

Car la route raconte, elle est une sorte de murmure continu, un peu à la manière de ces anciennes bandes perforées qui passaient dans les limonaires de jadis. C’est pourquoi elle est animée du dynamisme de la narration: on ne va pas longtemps sur cette route sans ressentir ce mouvement intérieur qui nous pousse à parler, à chanter, voire à écrire. «L’aube se déploya très vite et on commença à voir le sable blanc du désert et, de loin en loin, des cabanes à l’écart de la route». (Jack Kerouac, Sur la route).

Dans les parcs de l’Ouest américain, chaque lendemain est une promesse de merveille et de découverte. Nous avons traversé des régions torrides comme la Vallée de la Mort où la température affole les instruments, des lieux pétrifiés comme Antelope Canyon où les formes tortueuses de la montage fascinent, des régions sablonneuses comme Monument Valley et des parcs nationaux tels que Zion ou Bryce; nous avons admiré les sculptures du vent dans Arches Park, les puissantes voûtes célestes, les roches rouges d’Arizona, les couleurs hallucinantes de Yellowstone, les vastes étendues de sel, les bisons, les rivières descendant des Montagnes Rocheuses, le Colorado - ce fleuve coloré. Et partout, le spectacle d’une nature forte et majestueuse.

Ce n’est pas nous qui faisons le voyage, mais c’est le voyage qui nous fait, assure Nicolas Bouvier. En effet, les lieux répondent aux lieux comme dans un écho. Et c’est à une triple lecture que je vous invite ici: d’abord celle des lieux eux-mêmes, ensuite celle des images et enfin celle des mots qui soulignent le travail de l’œil. Entre ces trois dimensions, à la fois fragiles et intemporelles, c’est la route qui chemine et qui offre un sens.

Jean Romain