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N° 61 - 2019 Consulter un
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Peter Zumthor

L’architecte qui fait parler le passé

C’est le plus secret des grands créateurs, le plus insaisissable aussi, souvent le plus taciturne.

Peter Zumthor

Prix Pritzker en 2009, Peter Zumthor est un architecte aussi original que singulier, qui semble puiser son inspiration dans une espèce de méditation intérieure qui ne cesse jamais. Il publie un petit livre sur sa relation à l’histoire et à la mémoire, à l’art et à la création.

Les rêveries d’un artiste solitaire… Ce pourrait être le titre d’un livre de Peter Zumthor, ce créateur totalement atypique, d’abord simple ébéniste, puis architecte reconnu et célébré dans le monde entier. Un être à part qui ne s’épanche guère, contrairement aux autres stars de l’architecture, que ce soient Jean Nouvel ou Christian de Portzamparc, qui ne cessent jamais de discourir. Un créateur unique qui semble vivre un peu dans sa bulle, c’est-à-dire dans ses envies de lignes, de formes, d’atmosphères. Un homme qui s’est construit dans le temps et dans une sorte de mouvement lent et tenace, comme une recherche patiente et un peu obscure.
Il a pourtant accepté, pour la première fois, un dialogue de fond, minutieux, rigoureux, avec l’historienne de l’architecture norvégienne Mari Lending. Ils parlent du temps qui passe et qui s’accumule par strates successives, de la mémoire qui se recompose sans cesse, de l’art qui demeure comme une réalité ultime mais incertaine. Le résultat c’est un livre à deux voix, «Présence de l’histoire» (Editions Scheidegger & Spiess), qui se lit avec plaisir. Une sorte de balade en toute liberté où il s’agit moins de donner des réponses que de reprendre une nouvelle fois, encore et toujours, les éternelles questions sans réponse sur l’art, la littérature, la beauté, le temps qui passe, les monuments, la lumière. Peter Zumthor n’est pas un théoricien et ne donne pas de leçon. On le sent au contraire, au fil des pages, comme un artiste qui doute et qui cherche sans fin.
«Lorsque je regarde le monde autour de moi, confie-t-il, je réalise que tout ce que je vois est histoire. Presque tout ce qui nous entoure est rempli d’histoire, dans nos paysages, nos villages et nos villes, jusqu’aux maisons et aux pièces où nous vivons; nous devons seulement le voir. Tout a été fait par quelqu’un, par des gens que je ne connais pas, des gens que je n’ai jamais rencontrés et qui, pour la plupart, sont morts depuis longtemps. C’est un sentiment qui me rassure et qui me donne le sentiment d’appartenir au monde. Par mon travail, j’espère contribuer un peu à toutes ces choses qui sont déjà là, dans le monde».

Ce que Peter Zumthor ressent, au fond, c’est ce lien étrange qui court au fil du temps, ce va-et-vient incessant entre culture et création, entre passé et présent. «J’aimerais bien que mes bâtiments disent: «Je comprends quelque chose de mon environnement». Je ne veux pas qu’ils donnent l’impression d’être des extraterrestres sans aucun rapport avec ce qui est déjà là. Ce n’est pas une question d’esthétique, du moins dans un premier temps; il ne s’agit pas, au début, d’établir un contact formel avec les alentours. Il s’agit plutôt de chercher une manière de similitude sous la forme d’un contact émotionnel, une réaction émotionnelle à l’environnement, et de l’exprimer par l’architecture».
L’histoire est là, puissante, et elle parle aux vivants. Peter Zumthor ne pense pas, à aucun moment, «du passé faisons table rase». Il pense au contraire qu’il existe un dialogue invisible au-delà du temps, un dialogue mystérieux et fécond. La création s’inscrit dans l’instant présent, elle est un acte d’immédiateté, mais elle est portée par une immensité d’ombres, de signes, de sentiments, d’émotions. «J’aime regarder un lieu, dit-il, le sentir, le comprendre, et ensuite, la forme que je cherche apparaît progressivement au cours d’un processus intuitif. Je veux créer des bâtiments qui disent quelque chose sur la temporalité du lieu et qui parlent aux gens. Je dois donc trouver un moyen de donner la parole au souvenir. L’art en a le pouvoir: l’art de construire, ainsi que l’écriture, la peinture ou la musique. Quand j’écoute un morceau de musique ou que je marche dans une forêt de hêtres en été, quelque chose me touche, quelque chose que j’ai l’impression d’avoir déjà vécu. (…) Lorsqu’une œuvre d’art ou d’architecture fait parler la mémoire, pour reprendre la métaphore de Nabokov, elle est mêlée avec le monde ou avec ce que l’on sait, et peut-être qu’alors, l’actuel et le factuel peuvent coïncider. Le souvenir est maintenant, quelque chose qui a lieu exactement en cet instant».
Le passé existe, pour Peter Zumthor, et il relance les dés en permanence, il rebrasse les cartes, interroge, stimule, pousse à la création. «Les paysages et les lieux conservent des souvenirs, ils gardent les traces d’une vie qui a disparu depuis longtemps. Ces traces me fascinent parce qu’elles sont réelles, uniques, toujours authentiques. Les paysages sont pour moi des documents historiques. Je peux essayer de lire et d’interpréter le lieu où je dois agir en tant qu’architecte. (…) Je veux que mes bâtiments soient reliés à l’histoire du lieu. C’est important pour moi. Ce qui est resté longtemps muet se met à parler, des lueurs apparaissent, des émotions remontent à la surface et on commence à comprendre».

François Valle