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N° 62 - 2019 Consult a
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De l’intelligence artificielle au rêve de l’immortalité

Jusqu’où ira l’être humain? Jusqu’où iront son instinct de vie, sa rage de découverte, son imagination, sa puissance? Parviendra-t-il un jour à dominer la mort?

Née il y a quelques années à peine, l’intelligence artificielle n’est en fait que le produit et la synthèse dynamique de l’intelligence humaine. Et elle pose les questions vertigineuses que l’humanité se pose depuis toujours.

L’air du temps se méfie de l’avenir, de la science, de l’imagination, de l’audace. L’époque réclame le principe de précaution, la décroissance, l’immobilité rassurante, le retour à la case zéro. L’époque a peur de tout et se réfugie dans les jupes du passé, se bouche les yeux et les oreilles dès qu’il s’agit d’évoquer l’avenir et plus encore le futur, c’est-à-dire l’avenir confiant et optimiste. Mais la vie existe malgré tout et elle continue d’imaginer et d’avancer. Autant dire que l’intelligence artificielle est une réalité, désormais sur toutes les lèvres, bien que son origine soit au fond très récente, quelques années à peine. L’intelligence artificielle est bel et bien arrivée, elle fait d’ores et déjà partie de notre vie et elle en fera de plus en plus partie, chaque jour que Dieu fera, dans les années et dans les siècles qui viennent.

Comme l’expliquent plusieurs spécialistes dans un livre très factuel et passionnant, «L’intelligence artificielle, enquête sur ces technologies qui changent nos vies» (Editions Champs actuels – Libération), «l’intelligence artificielle n’est pas seulement une «innovation», qui pourrait se réduire à la découverte d’une solution nouvelle à un problème ancien, mais plutôt - comme l’imprimerie, l’électricité, le télégraphe sans fil, les vaccins, l’avion, le séquençage complet de l’ADN du génome humain, l’ordinateur ou Internet - un changement de paradigme, une «révolution épistémologique» qui change le problème lui-même, creuse un nouveau «bassin» d’où sortiront une multitude d’autres innovations».
L’intelligence artificielle change la donne, elle change tout en vérité. Pourquoi? Parce que comme le dit le chercheur Yann LeCun, le responsable de FAIR, le laboratoire de recherche fondamentale chez Facebook, «elle fait faire aux machines des activités qu’on attribue généralement aux animaux et aux humains». Elle s’empare donc de tout ce qui faisait et fait encore le pré carré de l’humanité: la conception de la vie, l’organisation, la réflexion, la pensée. L’intelligence artificielle est partout, pénètre partout, subvertit tout et accumule les succès. Elle sait tout, elle fait tout juste, elle est aussi fiable et infaillible que l’être humain est incertain et faillible. Elle est humaine, bien sûr, puisqu’elle n’est que le produit de l’intelligence humaine, mais elle est aussi et surtout le condensé total, la mémoire absolue si l’on veut, et la perfection de tout ce que l’être humain a pu concevoir, développer, accumuler, produire. C’est toute l’aventure de l’humanité qui se retrouve en fait dans ce prodige de savoir et d’efficacité qu’on appelle l’intelligence artificielle.
Deux exemples symboliques, à vingt ans de distance, ont démontré ainsi l’inéluctable supériorité de l’intelligence artificielle, c’est-à-dire pleinement humaine, sur l’intelligence d’un seul homme, fût-il un génie. En 1997, Deep Blue, le supercalculateur d’IBM, bat aux échecs le champion du monde, Garry Kasparov. Puis en 2016, AlphaGo, le programme de Google DeepMind, bat le champion coréen de go, Lee Sedol, dépassé par l’énormité de connaissances stockées dans un ordinateur.
«Téléphones à tout faire, maisons intelligentes, voitures autonomes, «big data» omniprésent… Pas besoin de chercher bien loin: les machines qui pensent sont déjà parmi nous. Au point de faire peur parfois: comme la créature de Frankenstein, ces nouvelles intelligences échapperont-elles un jour à leurs créateurs pour prendre le pouvoir? C’est ce que redoutait le célèbre astrophysicien Stephen Hawking qui affirmait dans une interview à la BBC, en 2014, que «le développement d’une intelligence artificielle complète pourrait provoquer la fin de l’humanité». Elon Musk et Bill Gates pensent aussi que la machine, nourrie de toutes les connaissances de tous les êtres humains depuis le début de l’humanité, est quasiment condamnée à prendre le pouvoir tôt ou tard et à surpasser ses créateurs.
Il y a l’intelligence artificielle d’abord, et puis il y a ensuite le vieux rêve de l’humanité: l’immortalité. «L’homme percera-t-il un jour les secrets de son cerveau, se demandent les auteurs de l’ouvrage sur l’intelligence artificielle. Dans vingt ans, cinquante ans, un siècle? Les spéculations les plus aléatoires circulent. Cette quête apparaît comme la prochaine frontière de l’homme, celle qui lui permettra de se dépasser, prétend le mouvement transhumaniste. Les efforts de la recherche tendraient à les conforter. Simuler le cerveau humain sur un ordinateur, visualiser le réseau de milliards de neurones connectés les uns aux autres, suivre le trajet d’une impulsion à l’intérieur de la Toile, détecter les racines de la maladie d’Alzheimer ou de Parkinson».
«L’avenir n’est écrit nulle part», disait le philosophe suisse Denis de Rougemont, mais l’avenir s’esquisse tout de même et ouvre le champ de tous les possibles. Dans la Silicon Valley, patrie du dépassement de l’homme, on imagine le scénario de l’«uploading», qui prévoit que le contenu d’un cerveau humain pourra être transféré sur un autre support, téléchargé sur un ordinateur, dématérialisé dans le cyberspace ou réimplanté sur un corps robotique inaltérable.
Enfant de l’intelligence artificielle, le transhumanisme se présente comme la promesse d’une nouvelle espèce, posthumaine, qui fera apparaître a posteriori l’actuelle espèce humaine comme une espèce arriérée. C’est ce que dit Ray Kurzweil, informaticien et futurologue de génie: «Nous voulons devenir l’origine du futur, changer la vie au sens propre et non plus au sens figuré, sculpter nos corps et nos esprits, apprivoiser nos gênes, dévorer des festins transgéniques, faire don de nos cellules-souches, voir les infrarouges, écouter les ultrasons, faire l’amour dans l’espace, ajouter de nouveaux sens, vivre vingt ans ou deux siècles, habiter la Lune et tutoyer les galaxies».
L’aventure occidentale de l’homme n’est peut-être pas finie. Elle ne fait peut-être que commencer…

François Valle