fr | en

N° 61 - 2019 Consult a
previous publication

voir l'article en PDF

«« Return

Polémique

A quoi servent encore les livres?

Bien sûr il y a Internet où l’on trouve tout (en théorie) et souvent rien (en pratique). Et comme il y a Internet - c’est-à-dire le numérique, le digital, le virtuel, le sacré...- on nous dit qu’il n’y a plus

Eh bien pour le grand critique littéraire George Steiner, qui fut longtemps professeur à l’Université de Genève, les livres demeurent le bien le plus précieux.

Ils ont eu leur heure de gloire, qui a d’ailleurs duré des siècles, mais ils n’ont plus vraiment leur place dans la maison: trop lourds, trop volumineux, trop inutiles aussi! Des choses certes aimables et parfois esthétiques et même décoratives, avec leurs couleurs variées, leurs grandeurs et leurs épaisseurs différentes, mais des choses terriblement envahissantes qui occupaient tout l’espace et prenaient la poussière! Les livres, en ce XXIe siècle qui s’installe doucement dans la longue durée, n’ont plus vraiment la cote et peinent à répondre à la question qui déterminera leur éventuelle survie: pourquoi existent-ils encore? A quoi peuvent-ils bien servir à l’ère d’Internet, c’est-à-dire à l’heure de la culture molle et immatérielle?
Des questions que George Steiner, l’un des plus grands critiques littéraires de notre époque, n’aborde pas vraiment dans ses études. Professeur à la Faculté des lettres de Genève pendant près d’un quart de siècle, il est retiré désormais, à 90 ans, dans sa bonne ville d’Oxford où il respire le charme de cette culture européenne dont l’origine se perd dans la nuit des temps. A quoi servent les livres? Pourquoi les lire puis les conserver avec soi, à portée de main et de cœur, comme d’inséparables compagnons? Internet existe sans doute, très estimable et très précieux, mais le papier fait de la résistance et cette résistance ne semble pas vouée à disparaître bientôt.

«La bibliothèque privée – nous pensons à un Montaigne, à un Erasme ou à un Montesquieu – devient un luxe très rare, explique George Steiner dans un livre d’interview, «Un long samedi» (Editions Flammarion). C’est une exception. Aujourd’hui, en Angleterre, les petites librairies ferment les unes après les autres, c’est devenu cauchemardesque. En Italie, autre pays que j’adore, il n’y a entre Milan et Bari, dans le sud, que des kiosques; pas de librairie sérieuse. En Italie, on ne lit pas. On lit très peu dans l’Espagne ou le Portugal ruraux».
Pourquoi le livre recule-t-il? Pourquoi est-il à ce point sur la défensive? Parce qu’il reste lié, en fait, à des valeurs qui ne sont plus tellement à la mode: la pensée, la sensibilité, le doute, l’imagination, la critique. Le numérique est une réalité immédiate et fugace. Il occupe tout l’espace, mais il ne l’occupe qu’un instant qui se consume sans rien laisser. «La lecture demande certaines préconditions assez spéciales, reprend George Steiner. On n’y prête pas assez attention. D’abord, elle présuppose beaucoup de silence. Le silence est devenu la chose la plus chère, la plus luxueuse du monde. Dans nos villes (qui fonctionnent vingt-quatre heures sur vingt-quatre, maintenant – New York, Chicago ou Londres vivent autant la nuit que le jour) –, le silence s’achète à prix d’or. (…) Ce n’est qu’en silence, un silence le plus total possible, qu’on peut lire une page de Pascal, de Baudelaire, de Proust ou de tout ce que vous voulez».
Autant dire que pour George Steiner, le livre ne peut se déployer, idéalement, que dans un espace privé. Dans un lieu de vie, de tranquillité, de douceur. Par exemple, «dans la maison, une chambre, même petite, où l’on peut être avec le livre, où l’on peut avoir ce dialogue sans que d’autres soient dans la chambre. Là, nous touchons à un thème très peu compris. La merveille de la musique, c’est qu’on peut la partager à plusieurs. On peut écouter en groupe, on peut écouter avec les gens qu’on aime, on peut écouter avec des amis. La musique est la langue de la participation, pas la lecture».

Mais le plus important, pour George Steiner, c’est qu’il ne suffit pas de lire. Il faut avoir des livres, il faut posséder des livres, il faut les prendre en main, les sentir, les caresser jour après jour. Il faut vivre avec eux, les intérioriser, les toucher. Car une bibliothèque, explique-t-il, c’est une pure source de vie! «Les grandes bibliothèques publiques ont été le fondement de l’éducation et de la culture pour le XIXe siècle et pour beaucoup d’esprits du XXe siècle. Mais avoir une collection de livres qui sont à vous, dont on est possesseur, qui ne sont pas empruntés, est crucial».
Pourquoi? Parce qu’on peut annoter ses livres, explique George Steiner, parce qu’on peut les lire et les relire, et parce qu’on peut poursuivre avec eux, chez soi, un dialogue qui n’en finira jamais.

François Valle