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N° 62 - 2019 Consult a
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Igor Ustinov

L’art de l’humain

Si être bien né est une chance, exploiter cette chance est un art, surtout quand le dessein final est l’altruisme.

Igor Ustinov

Igor Ustinov fait partie de ces gens aux ascendants illustres qui ont su, par intelligence et avec cœur, utiliser ce qu’on leur a donné à la naissance pour porter avec brio des projets puissants et réfléchis. Notre chance fut de le rencontrer, quelques heures seulement, et de découvrir une personnalité riche de clairvoyance, précise dans sa compréhension du monde et profondément humaine.

Mercredi 14 août, rendez-vous est pris dans le grand salon de l’hôtel Métropole de Genève pour rencontrer le sexagénaire connu, par la plupart, comme le fils du célèbre acteur Peter
Ustinov.
Mis en retard par un trafic genevois épais en cette matinée estivale, Igor Ustinov arrive avec charme et discrétion dans le salon du Métropole. Yeux bleus percutants contrastants avec une voix suave et posée,
M. Ustinov commence par expliquer d’où il vient et quelle est sa famille, pour permettre de mieux comprendre qui il est vraiment. «Je viens d’une immense famille d’artistes». Les Benois (le nom de jeune fille de sa grand-mère), dont on peut retenir notamment Albert Benois, célèbre aquarelliste du XIXe siècle, mais aussi son fils, Alexandre Benois, peintre, décorateur et scénographe du Ballet russe, ou encore Alberto Cavos, architecte du Bolchoï. Ajoutez à cela un grand-père agent secret, des origines allemandes, russes, canadiennes, anglaises et même éthiopiennes pour parfaire un arbre généalogique dantesque. Ses parents aussi sont de célèbres artistes. Sa maman, Suzanne Cloutier, actrice d’origine canadienne, et son papa Peter Ustinov, acteur de génie qui donnera notamment la réplique à Charlotte Rampling dans le film «Un taxi mauve» d’Yves Boisset en 1977, composent cette famille exceptionnelle. De cet héritage artistique fort, Igor Ustinov recevra les gènes et le talent. Grâce aux nombreux déplacements professionnels de son père, Igor fréquentera différentes écoles et s’ouvrira à de nombreuses disciplines. Diplômé des Beaux-Arts de Paris ou il fut l’élève du célèbre sculpteur César, il obtiendra en parallèle un diplôme en biologie à l’Université Paris VII, tout en travaillant le chant au Conservatoire en tant que baryton-basse. Touche-à-tout, entrepreneur et visionnaire, l’artiste a fait la première partie de sa carrière en tant que sculpteur et signera des œuvres en bronze qu’il veut comme une célébration de la vie, arborant des figures humaines, élégantes, légères, graphiques et aériennes.
Conscient que le nom et la réputation de son père pouvaient être porteurs et permettraient d’accomplir de grandes choses, Igor Ustinov a développé des fondations à but caritatif dès les années 2000, avec l’accord de son papa. La Fondation Sir Peter Ustinov, située à Francfort, en Allemagne, a été fondée en 1999 par le duo père/fils. En accord avec l’esprit et les valeurs de la famille Ustinov, le travail vise à fournir aux enfants - au-delà de leur origine culturelle, sociale, religieuse ou financière - l’occasion d’un avenir indépendant et optimiste, principalement par le biais d’accès à l’éducation. Cette philanthropie deviendra aussi vitale pour lui que la sculpture et donnera également naissance à l’Institut Ustinov de Vienne, qui œuvre à la lutte contre les discriminations, et au «Network Ustinov», dont le Collège Ustinov à l’Université de Durham en Angleterre compte plus de 2000 élèves.
Après près de 20 années passées à parcourir le monde pour développer des écoles et accompagner les plus défavorisés; l’heure est au bilan. «Je me suis retourné sur mon parcours et me suis demandé quel était le sens de tout cela», confie l’artiste, qui ajoute: «Y a-t-il un lien entre mes œuvres, les fondations, la lutte contre les préjugés et les discriminations? Toutes ces réflexions et ces rencontres pendant 20 ans à travers les fondations, les écoles créées, les orphelinats pour les enfants atteints du sida ont-elles révélé quelque chose? Le rôle générique de la Fondation, de l’institut et de mes œuvres artistiques, c’est de promouvoir à tout prix le respect. Le respect est à la base de tout. Le respect de la vérité disparaît à cause du manque d’éducation et conduit à un dérèglement majeur de notre monde actuel. L’émergence des fake news est en réalité un manque de respect de l’information et traduit également une lacune de savoir. Le monde post-Seconde Guerre mondiale ne fonctionne plus. La planète est en danger, la désinformation est le terreau du racisme et des violences. Il faut à tout prix éduquer un maximum et inculquer le respect de l’autre. De là il aura un déclic! Pour protéger la nature, il faut protéger les gens».
Satisfaire nos besoins avec des matériaux qui ne bouleversent pas l’environnement devient incontournable et au vu des tonnes de PET disponibles, l’idée d’en faire des habitats sonnera le début d’une nouvelle mission pour Igor Ustinov. «Sans faire le procès du béton, il convient toutefois de rappeler quelques chiffres. Chaque année, nous consommons 10 milliards de tonnes de béton, soit 1.4 tonnes par habitant, et 500 kg de rejets de CO2. Nous arrivons ainsi au bout d’un cycle et utiliser des matières non biodégradables et sans impact sur l’homme devient une alternative intéressante», explique l’artiste. Il se met alors au travail, d’abord seul puis rejoint par son ami d’enfance, André Hoffmann, dépose des brevets et présente en 2017 son projet de maison en PET au Salon International des inventions de Genève, où il recevra le prix de l’IFIA (Fédération internationale des inventeurs). «Nous sommes encore dans une phase d’amélioration et de mise au point, car nous avons d’ores et déjà des clients qu’il faut satisfaire rapidement, mais le PET est un outil extraordinaire pour la construction et le jeter serait une absurdité». En effet, alors que chaque jour nous découvrons avec stupeur nos rivières, nos mers et nos océans criblés de plastique, utiliser ces matières pour donner un logement à des populations qui en sont dépourvues semblent évident. Et c’est justement là que l’on reconnaît une idée brillante: lorsqu’elle tombe sous le sens. Le Kenya, le Pérou et de nombreux autres pays ont déjà adhéré au concept Ustinov Hoffmann Construction System et y voient une transition écologique nécessaire pour leurs pays.

Le Respect
Igor Ustinov commençait cet interview par cette notion qui, de prime abord semble bien policée. A la lecture du parcours de l’artiste, on se rend compte que ce respect dont il parle n’est pas une finalité, mais un point de départ. Un respect pour l’humain qui, dès le début de son engagement, l’a emmené vers des missions humanitaires. Un respect pour le monde qui l’entoure qui lui à permis d’observer pour créer des œuvres poignantes. Ce respect qui, aujourd’hui à 63 ans, continue de l’animer et de lui faire suffisamment aimer les autres pour les aider. Lui, ce fils bien né, qui aurait pu seulement jouir d’un patronyme célèbre. Alors pour tout ce parcours et cet altruisme, M. Ustinov, à notre tour nous vous disons: «Respect».

Maximilien Bonnardot