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N° 62 - 2019 Consult a
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ris + partenaires architectes sa

La Villa «Les Ailes» prend son envol

C’est un voyage dans le temps que nous propose Antoine Ris, directeur du bureau ris + partenaires architectes sa. Une villa construite en 1932 par les architectes Jean-Jacques Honegger et Louis Vincent sur les coteaux de Cologny vient d’ê

Tout y a été pensé avec soin, jusqu’au moindre détail de mobilier. Une démarche architecturale unique en Suisse romande, dont le résultat est particulièrement bluffant.

«Située au 19, chemin du Pré-Langard à Cologny, la villa familiale «Les Ailes» était très moderne pour l’époque. Lorsque le propriétaire actuel - un passionné d’art - rachète la maison, elle a conservé toute sa substance, malgré son aspect altéré. Il décide alors de garder la demeure au plus proche de son état d’origine, en l’adaptant aux usages d’aujourd’hui», raconte Antoine Ris, fondateur de ris + partenaires architectes sa et responsable de la rénovation. Le terrain qu’occupe la villa est un coteau faisant partie de l’ancien domaine de Ruth, un espace de verdure qui remonte à la fin du Moyen Âge. Le site offre un magnifique panorama sur le lac et le Jura à l’ouest, ce qui compense l’exiguïté et l’irrégularité de la parcelle. La maison est structurée selon la topographie du terrain. La partie principale, comprenant deux volumes d’habitation sur un sous-sol, est ainsi placée au nord de la parcelle.
L’implantation dans la pente du terrain a permis de créer une succession de terrasses, au niveau du jardin, du rez-de-chaussée et du premier. Cette dernière terrasse, surélevée, est agrémentée d’un brise-soleil, constitué d’un volume creux en béton armé, entièrement ouvert vers le lac et dont la paroi est dispose de deux ouvertures garnies d’un treillis orthogonal. Vers le sud, le jardin se présente comme une multitude de plans horizontaux que font communiquer entre eux l’escalier monumental. «Si la villa cadre soigneusement le paysage naturel qui lui donne sa raison d’être, elle constitue elle-même un paysage architectural qui ne se limite aucunement aux fonctions qu’elle abrite et dont les perspectives dessinées par les architectes rendent compte», résume Antoine Ris.
Pour la Commission des monuments, de la nature et des sites (CMNS), ce bâtiment d’habitation est l’une des villas les plus représentatives à Genève du modernisme de l’Entre-deux-guerres. Ses nombreuses qualités architecturales, typologiques et urbanistiques lui confèrent une valeur de classement. «Par le biais d’une mise en scène de la vue splendide sur le lac depuis les espaces privés, ce bâtiment s’apparente - dans une certaine mesure - à un modernisme de carton-pâte dans lequel tout serait conçu selon une vision cinématographique de l’architecture», (fiche de recensement, Honegger Frères 1930-1969, CMNS).

Transformer pour mieux se souvenir
Afin de maintenir l’esprit du lieu, le bureau ris + partenaires sa a effectué un travail minutieux: les baies vitrées, barrières en arche, parquet, portes sont réparés. Les meubles (lits, armoires, cache-radiateurs, etc.), les cheminées et même la moquette orange de l’entrée sont restaurés à l’identique. Pour ce faire, les architectes se sont entourés d’artisans spécialisés, chargés par exemple de remettre des stores à lamelles en bois comme on en fabriquait autrefois. Les teintes d’origine (vert et ocre-jaune) des façades sont retrouvées grâce à des recherches chromatiques. Une démarche complexe: en effet, le choix des couleurs des façades, enduites d’un crépi «rustique», avait été confié au peintre Georges Aubert, dont la proximité avec Le Corbusier le conduisit à s’intéresser à la polychromie architecturale. Le nouveau mobilier est réalisé selon le modèle des meubles existants. La fontaine, ornée de son lion ailé bondissant - œuvre de l’artiste Hermès et véritable étendard du mode de vie auquel aspiraient les commanditaires - est conservée.
Une piscine - style années 1930 - est créée sur l’une des terrasses, offrant un nouvel espace de détente. La cuisine est agrandie pour pouvoir y installer une table à manger. Le projet parvient ainsi à augmenter la valeur d’usage du lieu, tout en conservant sa dimension émotionnelle. Il permet également de préserver le cachet d’un objet patrimonial au caractère exceptionnel. La qualité énergétique et environnementale est améliorée. Les baies vitrées coulissantes, de type Wanner, sont réparées à l’identique, la finesse des profils conservés et les verres simples remplacés par des verres isolants. Les couvertures des toitures sont entièrement rénovées, depuis l’étanchéité jusqu’aux dallettes en béton reproduites selon leur état d’origine et coulées sur place.

Symbiose entre architecture et paysage
La villa «Les Ailes» affiche les atours d’une résidence de villégiature et de représentation. La séquence d’entrée fut particulièrement travaillée par les architectes de l’époque: depuis la rue, la demeure se présente sous la forme d’un long mur, percé seulement d’un passage, qui donne accès au jardin et laisse apercevoir le lac. Jouant des codes bourgeois de représentation, le plan offre, malgré des dimensions modestes, tous les artifices d’une villa balnéaire. L’implantation de la maison tient essentiellement au rapport entre l’espace public de la rue et le bâtiment. L’ancrage de la villa dans la pente du coteau, la succession des espaces et leur orientation forment des séquences complexes, qui ne se comprennent que dans un certain rapport au paysage.
C’est cette lecture fine du bâti dans son environnement qui a guidé le projet de ris + partenaires architectes sa. Une philosophie propre à ce bureau genevois qui montre, une fois de plus, sa capacité à transformer les savoirs et les cultures en espaces de vie, de lumières et d’émotions.


Véronique Stein