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N° 64 - Mars-Août 2020 Consult a
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Président d’une Fondation genevoise

Joseph Barbour, gentleman philanthrope

La Suisse compte de nombreuses Fondations, dont un grand nombre poursuivent des buts sociaux.

Joseph Barbour

Genève, tout particulièrement, abrite plusieurs centaines de ces entités, la plupart discrètes, qui dispensent leur aide aux personnes en précarité, soutiennent les jeunes en études ou en formation, appuient le rayonnement de la Cité… Prestige Immobilier donne ici la parole au président de l’une d’entre elles, et non des moins généreuses: la Fondation Hélène et Victor Barbour. Distinction et réserve au premier abord, pétillance du regard et bienveillance innée dès le second, Joseph Barbour - neveu des fondateurs
– est le parfait exemple du philanthrope amoureux de Genève et pétri de son esprit humaniste.

- Qui étaient Hélène et Victor Barbour?
- Mon oncle Victor était né en Turquie, dans une famille chrétienne de propriétaires terriens. Après ses études à Heidelberg et sa rencontre avec sa future épouse Hélène, d’origine grecque, il a bénéficié de l’appui d’un grand ami de la famille, industriel en métallurgie. Sous l’Occupation allemande de la Grèce, Victor Barbour a contribué à éviter que les Allemands contrôlent, puis détruisent, toute l’industrie nationale. C’est donc une personnalité déjà connue et disposant d’un solide carnet d’adresses qui, au début des années cinquante, s’installe à Genève avec sa femme. Victor sera peu à peu l’homme clef des relations entre l’industrie suisse et les pays du Moyen-Orient, l’Egypte, le Soudan et plusieurs autres marchés où ce polyglotte d’une grande intelligence et d’une fine diplomatie fait merveille.

- Quel but poursuivaient les époux Barbour en créant une Fondation?
- Genève, ville sûre et stable, cité accueillante pour ceux qui veulent y travailler, leur avait permis de s’épanouir, tant sur le plan social que professionnel, tout en menant une vie empreinte de discrétion. Propriétaires de plusieurs immeubles, sans enfants, Hélène et Victor ont voulu d’une part perpétuer leur nom, de l’autre rendre à Genève un peu de ce que cette ville leur avait offert. Encourager la formation des jeunes, aider les personnes en précarité ou frappées par un coup du sort, soutenir la science, l’art et la culture, mais aussi apporter un appui aux Eglises chrétiennes, à la Croix-Rouge hellénique, aux refuges pour chevaux: tel est la multiple vocation de la Fondation Barbour, née en 1976. Ses revenus proviennent exclusivement des biens immobiliers légués par Victor et Hélène, situés au cœur de Genève.

- Hélène, puis Victor Barbour, sont décédés. Les activités de la Fondation ont-elles varié?
- A la mort de Victor en 1983, tout a continué de façon immuable. Arrivé à la présidence en 2003, j’ai eu l’immense privilège de pouvoir compter sur le secrétaire de celle-ci, Me Philippe Cottier. C’est lui qui, avec mon plein appui, a su développer les activités de la Fondation, la faire rayonner grâce à des engagements dans de magnifiques actions conformes à nos buts – citons par exemple l’expédition «Ocean Mapping», emmenant scientifiques et jeunes en difficulté sur les traces de Magellan - et conclure des partenariats avec l’Université de Genève (Centre en philanthropie). Nous collaborons avec l’Etat, la Ville, les Communes, attribuons entre autres un Prix de critique littéraire en coopération avec la Faculté des lettres (c’était une idée de feu Jean Paul Barbier-Mueller, qui fut longtemps membre du Conseil). Nous soutenons aussi le Festival international du film sur les droits humains (FIDH). Nous pouvons aujourd’hui nous enorgueillir de figurer parmi les Fondations les plus importantes du canton, en termes de dons et financements.

- Genève est-elle prioritaire dans l’attribution de soutiens?
- Absolument, ainsi que la Suisse romande, selon le vœu de mes oncle et tante.

- Comment sélectionnez-vous les bénéficiaires?
- De très nombreuses demandes nous parviennent chaque mois. Le secrétariat effectue une synthèse et établit un dossier. La plupart des dossiers concernent l’aide sociale et nous sont transmis par des institutions reconnues. D’autres concernent la formation et proviennent d’administrations publiques, d’écoles, etc. Il y a aussi des dossiers qui nous arrivent en direct. Notre Conseil de Fondation de six membres se réunit mensuellement et étudie chaque cas. Bien entendu, il n’y a aucune barrière d’origine, d’âge, de statut: tous les dossiers sont étudiés en fonction de critères objectifs, afin d’aider là où c’est le plus justifié.

- Quels sont les expériences, les enseignements que vous avez acquis dans le cadre de votre action?
- Je crois que les gens n’arrivent pas à réaliser l’étendue de la misère cachée à Genève. Nous sortons toujours de nos réunions d’examen des dossiers bouleversés par les difficultés que rencontrent nos concitoyens, mais aussi par le mérite et le courage de certains d’entre eux et l’espoir que notre coup de pouce va les aider vraiment.

- Avez-vous eu des moments de satisfaction?
- Bien sûr! Dans le domaine de l’éducation, par exemple, certains de nos boursiers ont accompli des carrières fantastiques. L’un d’entre eux, par exemple, occupe des responsabilités à la NASA! Des familles, des jeunes que nous avons aidés ont réussi à se reconstruire, à sortir de leurs situations problématiques. Il y a parmi nos contemporains des personnes qui ne croient pas que tout leur est dû, et qui témoignent de leur reconnaissance. C’est rassurant et émouvant.

- A votre avis, que penseraient les époux Barbour, s’ils revenaient aujourd’hui, de notre société, bien différente de celle de leur temps?
- Ma tante avait un esprit très ouvert et fréquentait tous les milieux de la société. Victor était de nature plus réservée, de grande prestance naturelle: il imposait le respect. Mais je crois que malgré leur intelligence, ils auraient tout deux de la peine à comprendre l’essor de l’individualisme, de l’indifférence et du désengagement qui marque notre époque. Mon oncle, cultivé, passionné d’histoire, maîtrisant la grammaire et l’orthographe de plusieurs langues dont le français, avait déjà eu beaucoup de peine à admettre Mai 68 et son insolence, qui pour lui équivalait à un irrespect.

- Avez-vous un message à passer aux jeunes de notre siècle?
- En effet, et il est très simple. Ecoutez votre cœur et vivez en harmonie avec ce que vous êtes. C’est bien sûr le président d’une Fondation qui vous le dit, mais c’est aussi l’homme qui mène depuis quarante ans une vie heureuse avec son compagnon, mais qui a beaucoup souffert, comme vous l’imaginez, à travers les décennies où il lui a parfois fallu mentir, souvent craindre le qu’en-dira-t-on, et pire: se mentir à lui-même. Il ne faut pas prétendre être autre que ce que l’on est. La sérénité de soi est le plus grand des bonheurs. Chacun – du moins je l’espère – découvre cela au fur et à mesure de la maturité. Mais plus vite l’on réalise que l’honnêteté vis-à-vis de soi-même est la chose la plus essentielle dans la vie, plus vite l’on peut vivre libre et heureux. Cela n’empêche pas d’être croyant, cela n’empêche pas d’avoir des amis – ou alors ce ne sont pas de vrais amis.

Propos recueillis par Thierry Oppikofer