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N° 64 - Mars-Août 2020 Consult a
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Carnet de voyage de Jean Romain

La Croatie à moto

Chaque année, le philosophe et ancien président du Grand Conseil genevois Jean Romain réserve à nos lecteurs une recension de ses grandes virées à moto, accompagnée de superbes photos de son cru.

Jean Romain

Celui qui était jusqu’à juin dernier le premier citoyen de la République et canton a cet été parcouru la Croatie. (Réd.)

La toute première fois que je suis descendu cette longue côte, j’avais 18 ans, je voyageais en auto-stop et le pays de Tito s’appelait encore la Yougoslavie. Sur les panneaux, le nom des bleds aux sonorités mystérieuses me plongeait avec inquiétude dans la Syldavie du «Sceptre d’Ottokar». Cet univers, j’en étais à la fois curieux et rempli de crainte. Le vrai voyageur connaît, tous les soirs, ce petit pincement au cœur qui conduit à l’évidence de ce que Camus appelle l’absurde: être plongé dans un environnement dont les codes nous échappent. Et puis, il y avait peu de monde sur la route et presque pas de touristes; des voyageurs plutôt, des errants aussi. Quelques rares auberges à puces pour nous recevoir et la belle étoile le plus souvent. Depuis, j’ai quelque fois repris cette route, et je me suis habitué aux noms étranges.

L’essentiel des voyages à moto dépend du regard qu’on jette sur le monde et surtout de la façon dont on les raconte. Il faut promener son idéal intérieur jusque dans les recoins du paysage pour que cela vaille la peine, c’est-à-dire pour faire vibrer la vie. Aujourd’hui, la côte croate est devenue tellement touristique, ce nouveau monde plus brutal et plus monotone a tellement recouvert l’ancien qu’il est difficile que cette alchimie de l’intérieur et de d’extérieur opère. Mais pas impossible. Car le voyage n’est pas uniquement, comme le disait Nicolas Bouvier, l’usage du monde, mais il est l’usage de soi.

Il faut donc se laisser aller le long de la côte, lentement, sans se presser, en ayant une oreille pour le chant du moteur, une autre pour celui des cigales. Car l’ouverture de l’esprit à moto ne se réduit pas aux paysages qu’on collectionnerait, ni aux habitants qu’on rencontrerait, mais plutôt – et j’allais dire uniquement – dans la palette de l’expérience sensible: odeurs, bruits, saveurs, couleurs, lumières, appétits, rires ou larmes de joie, étonnements, bref à ce qui pourrait d’apparenter au franchissement des limites. S’exposer à toutes les étrangetés demande une attention de chaque instant. Et c’est alors seulement que le voyage se transforme en pèlerinage, à mille lieues des plages touristiques, des restaurants à la mode, et des modes tout court.

Je sais que certains éprouvent ce phénomène de polissage des aspérités intérieures à pied, en marchant, longtemps, tous les jours, plusieurs semaines. Moi, c’est sur la selle d’une moto que je me sens vivre.
En descendant la côte, je me disais que ce n’est pas la distance qu’il faut rechercher, mais la simplicité d’âme que j’avais eue jadis, à dix-huit ans, en ces mêmes lieux, rechercher la puissance du pays sous l’écorce; je me suis donc efforcé de retrouver cette impression de débarquer dans le monde dépouillé du «Sceptre d’Ottokar»; j’ai voulu retrouver ce pincement d’étrangeté qui vous habite le soir; c’est à cette tendresse vulnérable que j’ai voulu rester fidèle. C’est ainsi qu’en Croatie, je n’ai pas traversé le pays, c’est le pays qui m’a traversé, comme une eau vive malgré la chaleur, un instant seulement, mais assez lentement pour avoir eu le temps d’y déposer ses couleurs et son âpreté parfois. La beauté des îles dans la mer moirée le disputait au coucher du soleil de Zadar ou au paradis terrestre des lacs de Plitvice, à la poussière des collines ou aux marbres clairs des villes.

Jean Romain