fr | en

N° 64 - Mars-Août 2020 Consult a
previous publication

voir l'article en PDF

«« Return

Pour un jardin en toute liberté!

Doit-il être en liberté surveillée, c’est-à-dire libre mais tenu tout de même de respecter les bons usages, les codes, les rituels convenus?

Doit-il n’obéir à personne et n’en faire qu’à sa tête, ou se conformer malgré tout aux règles de la bienséance et de la tradition? Pour les amoureux du jardin, la querelle des Anciens et des Modernes ne sera jamais tranchée.

On dit volontiers qu’il est le premier et, désormais, le dernier espace de liberté. On croit qu’il vit sa vie avec une liberté insolente et qu’il se réinvente sans cesse, au fil des saisons et des années, au gré de ses humeurs et ses envies aussi. Le jardin, aujourd’hui, est un lieu à part qui n’a en principe de rendre de comptes à personne. Qu’il soit zen ou baroque, épuré ou surchargé, il avance sans rien demander à quiconque et sans devoir se justifier.

Le jardin sur un seul modèle
Et pourtant, il n’est pas si libre. Ou plutôt, il ne l’est pas toujours. Car l’air du temps, là aussi, sort habilement ses griffes et distille ses idées, ses propositions, ses conseils, ses petites suggestions qui sont parfois autant de commandements. Le jardin est son seul et unique maître, répète-t-on à l’envi, mais il doit quand même prendre ses responsabilités: s’inscrire dans un modèle, respecter ses voisins, jouer la carte de l’harmonie avec lui-même et avec les autres. Surtout pas d’originalité tapageuse, surtout pas de brins d’herbe qui traînent ici ou là ou de disharmonie des couleurs entre les parterres de fleurs qui pourraient choquer!

L’équilibre venu de Versailles
L’équilibre obligé, le bon goût, c’est un peu ce que prescrit Alain Baraton, 62 ans, jardinier en chef du Domaine national de Trianon et du Grand Parc du château de Versailles depuis 1982, qui est aussi l’auteur d’innombrables ouvrages, le chroniqueur et l’invité obligé de toutes les émissions (radio, télé) qui parlent du jardin. L’équilibre des plantes, celui des arbres, celui des couleurs, l’équilibre des parfums: tout, pour lui, est affaire d’équilibre. Le jardin doit être libre, dit-il, mais il doit s’inscrire dans une perspective qui est encore et toujours le jardin à la française. Les allées, les contre-allées, les chemins de traverse, les plans d’eau, les jeux d’ombre et de lumière, les pelouses, tout doit s’intégrer dans un ensemble cohérent et ordonné. Maître jardinier de France et de Navarre, Alain Baraton a inspiré et continue d’inspirer tous ceux qui aiment le jardinage et peaufinent leur jardin. Il inspire aussi les guides de jardinage, tous les guides…
Et pourtant! Peut-on vraiment transformer un lieu de vie foisonnante et incontrôlable en un lieu de pure culture, c’est-à-dire de création codifiée et formatée? Peut-on ressasser éternellement, presque inconsciemment, un modèle de jardin venu du fond des âges et qui ne correspond plus forcément à ses envies? Peut-on vraiment renoncer à cette ultime liberté qui consiste à arranger son petit coin de terre selon son bon plaisir?

L’écrivain aux deux jardins
Amoureux fou du jardin, l’écrivain français Didier Decoin a publié un livre très personnel, «Je vois des jardins partout», puis «Le Bureau des jardins et des étangs», un ouvrage émouvant d’intelligence et de sensibilité - mais c’est peut-être la même chose - qui raconte une quête très réelle et imaginaire se déroulant au Japon. Le jardin, pour lui, c’est la liberté irréductible et absolue! Aucune limite, aucun faux-semblant, aucun ukase, mais le seul désir de se faire plaisir et de faire plaisir. Didier Decoin a deux jardins, qu’il a créés avec sa femme Chantal. L’un dans les Yvelines, l’autre à La Hague, dans la Manche. Il les chérit tous deux. Son père était un cinéaste célèbre, sa mère appartenait elle aussi au milieu du cinéma.

«Le bon goût de ma mère»
«Maman avait beaucoup de goût et faisait venir de superbes bouquets, confiait-il l’été dernier au «Figaro». «Ma bible à moi était l’encyclopédie Quillet. Je me souviens encore de l’écorché de l’iris, qui me fascinait. Et chaque année, en mars, pour mon anniversaire, j’avais droit à des jacinthes. Cela annonçait le printemps. «Didier? Offrez-lui des fleurs», disait ma mère aux proches qui lui demandaient ce que je pouvais souhaiter. D’ailleurs j’aimerais que les hommes soient traités comme les femmes. Qu’on leur offre des fleurs. Rien ne me fait plus plaisir».
Dans ses deux jardins, Didier Decoin joue sa partition en toute liberté. Des goûts et des couleurs, comme l’on dit, mais ce sont les siens! Le sentiment d’une harmonie totalement personnelle, la sensation d’une liberté absolue… «J’ai conçu notre jardin comme un jardin d’ambiances qui se découvrent au fil du cheminement. Le jardin a une syntaxe, une grammaire, les fleurs et les couleurs sont son vocabulaire. Les plantes dialoguent comme les personnages d’une pièce de théâtre».

Jaques Rasmoulado