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N° 64 - Mars-Août 2020 Consult a
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Ce bon vieux pagus

Thierry Oppikofer

Feu le génial académicien français Michel Serres, féru d’étymologie au point d’ajouter en toute bonne conscience aux généalogies des mots quelques «chaînons manquants» qui, du coup, ne l’étaient plus, a prononcé plusieurs conférences traitant du logement, du foyer, de l’habitat. Pour lui, tout partait du pagus, le pieu délimitant un territoire et dont découlent des mots aussi banals que pays, paysan, payer, etc. La propriété, le territoire sont intrinsèquement, génétiquement liés à l’homme (et pas seulement à lui: le moindre bichon tentera, avec les moyens que l’on sait, de couvrir la marque laissée sur un réverbère par un autre chien, afin d’affirmer qu’il est chez lui; les balises GPS ont aussi permis de constater qu’un tigre en liberté ne pénétrait jamais sur le territoire d’un de ses congénères).
De tout temps, à l’exception de quelques nomades, l’être humain a cherché sûreté et réconfort auprès de son foyer, du feu protecteur et salvateur (l’obsession du CO2 est relativement récente), des murs rassurants. La pierre (ou le béton, ou le bois), c’est du solide. La plupart des gens, même s’ils déménagent et voyagent, ont un point d’ancrage et savent qu’ils peuvent s’y raccrocher en cas de tempête. Bien sûr, nous sommes à l’ère du numérique et l’on peut louer ou acheter en quelques clics le château-fort ou le studio dont on rêve, quand on le décidera. Mais la déstabilisation provoquée récemment, à plusieurs échelles, par les grèves françaises, le virus chinois, les pannes Swisscom ou même tel ou tel petit accident sur une autoroute, montre que notre mode de vie accéléré et connecté n’est pas à l’abri de l’imprévu. Certes, nous réclamons la sécurité, la santé, la retraite assurée. Nous voulons que nos élus, nos médecins, nos banquiers, nos caisses de pension nous garantissent tout cela. Ils aimeraient sans doute pouvoir le faire.

Mais aujourd’hui plus que jamais, le fait de posséder un bien immobilier et, dans l’idéal, d’y habiter reste l’une des dernières choses sur lesquelles on pourra toujours compter. Luxueuse villa ou modeste pavillon, deux-pièces ou loft, peu importe. On pourra s’y abriter, même si le wifi est en panne. Ce sera même mieux: on pourra se parler sans écran interposé.