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N° 64 - Mars-Août 2020 Consult a
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Michel Onfray

C’était la France, c’était la douceur…

Michel Onfray

Un chemin de tendresse et de mélancolie, un chemin qui ramène à l’enfance l’adulte qu’il est devenu tout en demeurant cet enfant qu’il n’a jamais cessé d’être. Philosophe et auteur sensible et prolifique - plus d’une centaine d’ouvrages, des essais forts et originaux - Michel Onfray est retourné, à 60 ans, sur les traces de son village d’origine, en France profonde. Il y a retrouvé beaucoup plus que des souvenirs d’enfance: la trace d’une civilisation en voie de disparition!

Auteur de plus d’une centaine de livres d’une extrême originalité et d’une liberté de pensée absolue - l’imposture freudienne, les vérités de Nietzsche, les voies compliquées et incertaines de la sagesse, le nihilisme de Houellebecq, l’hédonisme, l’athéisme… - Michel Onfray vient de publier, à 60 ans, un petit livre d’une sensibilité au-delà de tout. Dans «Le chemin de la garenne» (Gallimard), il remet ses pas dans ses pas ou, plus précisément, ses pas d’adulte dans ses pas d’enfant. Son père était ouvrier agricole, sa mère «bonne à tout faire». Son village, c’était des chemins, des champs, de grandes forêts alentour, l’église, l’école, la mairie, le café. C’était surtout cette vie multiple et mystérieuse qui reliait tous ces lieux et qui avait du sens, de la vérité, de la bonté. Son monde, c’était ce village où tout semblait immuable mais où tout était possible, comme un point de départ, une base commune d’où chacune et chacun pouvait partir à la conquête du monde, de son monde.
«Voilà cinquante ans que j’emprunte ce chemin de la garenne, explique-t-il. Où va-t-il? Quand j’étais enfant, il allait vers mes songes; aujourd’hui qu’un demi-siècle me sépare de ces temps-là, il me conduit vers mon enfance. Les songes d’un enfant ne sont pas les rêves d’un adulte, mais ils ont nourri l’âme avec laquelle l’adulte s’est trempé, comme on dit du métal. J’ai dans la part la plus intime de moi-même l’odeur du fer forgé que le maréchal-ferrant plongeait dans l’eau pour lui donner force. Je sais qu’il faut aller au feu, en connaître la morsure jusqu’au blanc après le rouge cerise, puis se trouver lustré par l’eau avant de devenir une lame».
Quand il se retrouve aujourd’hui dans son village d’autrefois, Michel Onfray a les mêmes réflexes que l’enfant qu’il était. Les mêmes impressions, les mêmes automatismes, les mêmes gestes. «Je sors de ma maison, à droite, et grimpe vers le carrefour du village. Il y a deux hypothèses: le chemin dans le sens des aiguilles d’une montre si je pars à droite ou l’inverse si je préfère la gauche. J’opte pour les aiguilles…».
Son village vient de loin, du plus profond de la mémoire. Athée revendiqué, Michel Onfray n’en garde pas moins une infinie tendresse pour la vieille église qui est le coeur de son village. «J’entre souvent dans cette église dans laquelle mes ancêtres paternels ont pris Dieu à témoin à l’occasion de tous les moments qui ont compté dans leur vie. Mes parents s’y sont mariés, j’y ai été baptisé, j’ai assisté aux leçons de catéchisme, j’y ai été enfant de choeur, j’y ai fait ma communion privée, puis ma communion solennelle, j’y ai confessé des fautes dans un confessionnal aujourd’hui vide de fidèles et de prêtres, j’y ai enterré mon oncle, en suivant son cercueil à côté de mon père, puis mon père».
L’église du village, c’était la spiritualité partagée, la solidarité humaine qui soudait les habitants, qui les réconfortait, leur redonnait l’énergie de vivre. C’était la spiritualité à la française, cette espérance qui avait était passée auparavant par tous les stades du scepticisme. «Quand j’entre dans cette église dont le plan incliné grimpe vers le tabernacle, explique Michel Onfray, je sais que l’athée que je suis a le droit de parler de spiritualité sans partager celle des personnes qui croient dans les divinités du christianisme. On y trouve la fraîcheur en été, la lumière au printemps et en automne, le calme toujours, un épais silence en hiver».

L’école d’autrefois

Le chemin de la garenne commence par l’église, puis il mène à l’école. Celle qui apprenait encore à lire et à écrire, à calculer, à compter. Celle qui transmettait des valeurs, celle qui insufflait des promesses de réussite et de bonheur. «Sur le chemin de ma promenade, dit Michel Onfray, je passe devant l’école communale. Au fronton de celle-ci, on peut encore lire la date de construction: 1929. Mon père, qui est né en 1921, l’a connue. Je l’ai moi-mêne fréquentée et, à cette époque, c’était avant Mai 68, on y enseignait de la même manière depuis au moins un siècle. Dans cet endroit, j’ai en effet connu l’école républicaine dans toute sa superbe, celle qui ignorait l’origine sociale des enfants et qui estimait que, devant la République qui seule importait, il n’y avait que des enfants égaux face à l’instruction. On pouvait, à la maison, écorcher le français, subir des géniteurs illettrés, n’avoir jamais vu un livre de sa vie, ne même pas savoir qu’existaient le théâtre ou l’opéra, le cinéma ou la poésie: l’instituteur avait pour mission d’éduquer les filles et fils de la République, et ce de la même manière, afin de permettre aux meilleurs, indépendamment du métier, de l’intelligence ou de la culture de leurs parentèles, de décrocher un diplôme avec lequel on pouvait trouver sa place dans la société».
L’école, à cette époque, ne se posait pas trop de questions, mais elle transmettait le savoir. Elle était humble, efficace. «C’est dans cette école, se souvient Michel Onfray, que mon père, qui la quitta de bonne heure, douze ou treize ans, date à laquelle il partit travailler, acquit assez de savoir pour écrire toute sa vie de quatre-vingt-huit ans sans faute, compter sans erreur, penser juste, réfléchir avec logique, c’est-à-dire éviter les erreurs de raisonnement, citer des vers des grands poètes classiques, connaître assez d’histoire et de géographie pour savoir se déplacer mentalement dans le temps et dans l’espace, pouvoir réciter telle ou telle fable de La Fontaine et connaître sa sagesse empirique, savoir lire dans le ciel et nommer les constellations».
Michel Onfray se promène sur le chemin de la garenne et il voit loin, il voit haut. Il se remémore, libère son esprit, rêvasse… Ce qu’il aperçoit, en fait, c’est une civilisation qui fut celle de son enfance, mais qui ne ne veut plus être elle-même.

Jaques Rasmoulado