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N° 64 - Mars-Août 2020 Consult a
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Les nouveaux codes de la vie verte

C’est un changement de société, c’est même une nouvelle civilisation qui se met en place peu à peu, inexorablement, devant nos yeux étonnés: le XXIe siècle sera vert ou il ne sera pas.

Au cœur de ce nouveau modèle de société, c’est la nature qui est au centre de tout et détermine désormais les valeurs, les sentiments, les réflexes. Jadis confiné à l’extérieur, le jardin s’installe à l’intérieur de la maison, avec ses plantes et ses fleurs, mais aussi avec ses légumes et ses fruits.

Le XXe siècle a cru à la culture, à l’histoire en marche, aux idéologies qui voulaient transformer le monde. Le XXIe siècle, après quelques années de flottement, croit désormais à la nature, aux bienfaits du terroir, au souffle bienveillant des énergies, aux forces du cosmos. L’homme était tout-puissant; il aspire aujourd’hui à se fondre respectueusement et humblement dans un ensemble qui le dépasse. Ex-révolutionnaire et compagnon de Che Guevara en Bolivie, à la fin des années 60, le philosophe français Régis Debray constate, avec une espèce de lucidité amusée et dépourvue d’amertume, que le monde de sa jeunesse n’est plus et qu’il a laissé la place à un monde radicalement différent, moins ambitieux, plus timoré, plus modeste. Un monde résigné, en fait, qui ne croit plus au progrès, ni aux lendemains qui chantent.
Comme il l’explique dans un petit pamphlet qui vient de paraître, «Le siècle vert» (Tracts Gallimard), nous entrons dans une terre inconnue, un moment clef où l’éternel couple culture-nature ne sait plus trop où il en est. «Un autre monde est en train de naître devant nos yeux, explique Régis Debray. Un autre esprit, dans nos façons de penser, d’espérer et d’avoir peur. L’angoisse écologique qui donne sa couleur au siècle nouveau n’annonce rien moins, pour notre civilisation, qu’un changement d’englobant. Ce fut l’Histoire, ce sera la Nature. De quoi prendre le vert au sérieux».
Le vert est dans l’air du temps, il est partout, dicte les valeurs, les comportements, les envies, les choses à faire et à ne pas faire. Le vert règne en maître dans ses bastions traditionnels, dans les forêts, les champs, les jardins, les prairies, les vignobles, les montagnes, mais est aussi entré dans les villes et, à l’intérieur de celles-ci, dans les appartements et les maisons de tout le monde. Le vert est partout chez lui, désormais, et offre son charme et son réconfort à tous les citadins, à commencer bien sûr par les bobos.
Autant dire que les nouveaux codes de la vie, ce sont les codes de la vie verte. Ce sont tous les gestes qui font pénétrer le jardin à la maison, tous les réflexes qui font vivre son intérieur au rythme de la nature. La règle de base? Il faut penser jardin, puis traduire sa pensée en actes concrets: travailler, planter, arroser, tailler, surveiller, récolter. L’exercice est très spirituel, en fait! Il faut à la fois penser juste et faire les efforts nécessaires, avec une abnégation qui se situe parfois à la limite de l’expiation. Le jardin n’est plus seulement sur le balcon ou sur la terrasse, il est vraiment dans la maison. Il peut être au salon, dans la cuisine, dans les chambres à coucher. Il peut être aussi dans la salle de bains, où il crée une atmosphère de zénitude. Il prend de la place, demande des soins, exige de l’attention. Il est la source des sources, le lieu d’équilibre et d’inspiration qui permet de se recentrer, de s’alléger, de se reconnecter, de rêver, de se sentir vivant.
L’homme qui symbolise tout cela? Le jardinier! Sensible, esthète, doux, caressant. Un homme qui concilie l’amour de la nature et l’attention aux autres, le goût du terroir et la poésie de la vie. L’eau, le soleil, la terre, les gestes quotidiens, les sentiments de douceur et de tendresse… Ecrivain, président de l’Académie Goncourt, Didier Decoin est un amoureux fou des jardins, comme il l’explique dans un livre émouvant, «Je vois des jardins partout» (JC Lattès). Il a deux jardins, qu’il a créés avec sa femme, Nicole. «Elle fait tout, je suis l’inspecteur des travaux finis», confiait-il l’été dernier au «Figaro». Un jardin dans les Yvelines, un autre à la Hague, dans la maison de pêcheur qu’ils ont achetée.
«Un jardin doit être harmonieux, explique-t-il. Les plantes doivent aller les unes avec les autres. Ceux qui pensent qu’on les achète pour boucher un trou se trompent. Ils font des plantations, pas un jardin. (…) Le jardin a une syntaxe, une grammaire; son vocabulaire sont les fleurs et les couleurs. Les plantes dialoguent comme les personnages d’une pièce de théâtre. D’ailleurs, je suis rarement emballé par une plante isolée». Et puis le jardin, c’est aussi une formidable école de liberté. Pas de décoration obligée, stéréotypée! «En vérité, s’exclame Didier Decoin, la denrée impérativement nécessaire à un jardin, la seule qui lui soit incontournable, c’est l’imagination».
Chez soi, au coeur de la vie quotidienne, le jardin résonne d’une manière toute particulière, immédiate et intime. Il fait partie de la vie, apaise ou stimule selon les moments, exprime une énergie qui ne s’arrête jamais, dégage un ensemble de couleurs et de parfums. Il est aussi promesse de renouveau, de nouvelles éclosions. C’est toute une dimension de l’existence, la plus précieuse, la plus pure, qui niche à la maison.

François Valle