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N° 64 - Mars-Août 2020 Consult a
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Homme de paix et chrétien engagé

Pierre-Yves Fux, chevalier diplomate

Philologue, parlant le latin couramment, Pierre-Yves Fux est ambassadeur de Suisse à Chypre, après avoir représenté notre pays auprès du Saint-Siège.

Ce brillant diplomate préside aussi la Commanderie Saint François de Sales de l’Ordre équestre du Saint-Sépulcre de Jérusalem, un Ordre de chevalerie remontant au XIe siècle et comptant quelque trois cent cinquante chevaliers et dames en Suisse.

- Cinq ans ambassadeur au Vatican! Quels souvenirs, quel bilan, quel rôle pour la diplomatie suisse près le Saint-Siège?
- L’an 2018 a marqué un point culminant, avec le 21 juin la visite du pape François en Suisse, où il rencontra trois conseillers fédéraux et 37 000 fidèles, puis les 11 et 12 novembre celle du président de la Confédération à Rome, exactement cent ans après l’Armistice de 1918. L’occasion de rappeler l’engagement de la Suisse et du Saint-Siège, deux Etats neutres, pour plus de 70 000 prisonniers de guerre blessés ou malades durant la Première Guerre mondiale. Cette coopération déboucha sur le rétablissement des relations diplomatiques deux ans plus tard. En soixante voyages de service à Rome, avec quatre visites de conseillers fédéraux et de nombreux autres visiteurs suisses, j’ai eu l’occasion de vivre et partager des moments exceptionnels. En plus d’avoir «expliqué la Suisse» au Vatican, j’espère avoir aidé à renforcer notre coopération autour d’objectifs et de valeurs communs: le droit humanitaire, la paix, l’abolition de la peine de mort et aussi la préservation de l’environnement.

- Est-il utile d’être catholique pratiquant pour mener à bien sa mission dans cet Etat particulier?
- Où que ce soit, l’important est de comprendre, de se faire comprendre et de se comporter adéquatement auprès des autorités d’accréditation et dans le pays. La culture et les convictions personnelles, notamment religieuses, sont importantes au Vatican, même si le seul sujet qu’un ambassadeur ne traite jamais officiellement est le fonctionnement interne de l’Eglise catholique! C’est dans mes tâches consulaires que j’ai vu une différence: partager une vie spirituelle et des valeurs, par exemple venir à la messe de 6h15 de la Garde suisse certains jours de fête, renforce les relations avec nos compatriotes engagés dans la plus ancienne armée du monde.

- Qu’est-ce que l’Ordre équestre du Saint-Sépulcre de Jérusalem? Ses origines, ses effectifs, son action?
- L’Ordre équestre du Saint-Sépulcre de Jérusalem doit son origine à l’usage des chevaliers médiévaux de recevoir l’adoubement en Terre Sainte, point culminant de leur pèlerinage. C’est aujourd’hui une association de fidèles catholiques directement rattachée au Saint-Siège, avec 30 000 dames et chevaliers répartis dans une quarantaine de pays. Avoir été en poste dans plusieurs pays du Proche-Orient m’a fait connaître la valeur du soutien de cet Ordre aux institutions catholiques de Terre Sainte, avec des écoles et des œuvres sociales de qualité, ouvertes à tous sans discrimination.

- Quelles activités l’Ordre mène-t-il en Suisse et dans le monde?
- L’Ordre soutient les chrétiens de Terre Sainte, mais sans faire de politique. L’activité la plus typique est le pèlerinage à Jérusalem, vécu non en touriste, mais dans la prière sur les lieux saints et dans la rencontre avec les chrétiens de Terre Sainte, auxquels est apporté un soutien matériel et moral, y compris en finançant des projets. Cultiver l’amitié et la spiritualité fait aussi partie de la vie de l’Ordre, notamment parmi les 350 membres suisses.

- Qui fait partie de cet Ordre? Comment y est-on admis?
- Cet Ordre, où les femmes et les hommes jouissent des mêmes droits, est ouvert à des catholiques prêts à s’engager à vie pour soutenir les chrétiens de Terre Sainte matériellement et dans la prière. Laïcs pour la plupart, ses membres sont actifs dans leurs paroisse et diocèse, et c’est donc par des contacts personnels, ou bien lors de célébrations liturgiques accessibles à tous, que certains, comme moi, se sont rapprochés de l’Ordre du Saint-Sépulcre. On y est admis sur proposition, à l’occasion d’une investiture solennelle.

- Vous avez refondé la Commanderie Saint François de Sales. Ce saint patron vous est-il particulièrement cher?
- Cette figure spirituelle et littéraire est liée à la région de Genève, dont il était l’évêque en exil. François de Sales est devenu le saint patron des journalistes, car pour regagner des fidèles dans le Chablais, il utilisait la diffusion de textes et les armes de la Parole. Cette attitude engagée mais pacifique «parle» évidemment aussi à un diplomate, comme son initiative secrète de rencontrer personnellement la partie adverse, en l’occurrence le réformateur Théodore de Bèze! La Commanderie Saint-François-de-Sales regroupe les dames et chevaliers des cantons de Genève et de Vaud.

- La situation des chrétiens d’Orient est préoccupante, or il semble que les Occidentaux ne s’y intéressent que peu. On parle davantage des Rohingyas de Birmanie, minorité musulmane peu connue, que des descendants des tout premiers chrétiens, pourquoi à votre avis?
- En visite au Liban, le président Alain Berset a voulu rencontrer ensemble tous les responsables religieux du pays, mais cet échange fut moins médiatisé que sa venue dans un camp de réfugiés rohingya. L’important me semble être de faire l’un et l’autre, en restant attentif et actif même hors de la lumière des projecteurs. Les plus anciennes communautés chrétiennes sont aujourd’hui menacées de disparaître, du fait de violences extrêmes et de discriminations qui les poussent vers l’exil. C’est un drame pour les familles concernées, mais aussi pour tout le Proche-Orient: la mosaïque des communautés chrétiennes, juives ou yézidies, présentes avant l’arrivée de l’islam, constitue non seulement une richesse culturelle, mais aussi une chance pour le développement de ces pays. Défendre le pluralisme, l’égalité des citoyens et la liberté religieuse va de pair avec l’établissement d’une paix durable pour tous.

- Certains catholiques sont désarçonnés par l’attitude prudente du pape à propos des persécutions subies par les chrétiens d’Orient, contrastant avec ses appels en faveur des migrants, la plupart musulmans. Quel est votre avis, vous qui l’avez côtoyé?
- Mgr Morerod, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, a déclaré qu’«il ne serait pas chrétien de ne s’intéresser qu’à la souffrance des chrétiens». J’ai l’impression que cette phrase exprime une conviction personnelle profonde du pape François. Son engagement humanitaire universel n’a rien d’anormal, mais on le remarque spécialement lorsqu’il est dirigé ailleurs que là où on l’attend. Les médias et le public retiennent surtout cela. Ses messages sur les migrants ne se limitent pas à appeler à leur secours, mais aussi à rendre possible leur retour et par exemple à lutter contre la traite. Et François ne se borne pas à déplorer les persécutions contre les chrétiens: il conspue le silence et l’indifférence en Occident. Par une diplomatie résolue et patiente, le Saint-Siège s’est tourné vers les plus hautes autorités musulmanes pour les associer dans la condamnation du fanatisme et de l’intolérance. Le but est, je crois, de traiter le problème à la racine.

- Quel avenir voyez-vous pour les Ordres de chevalerie?
- Un esprit chevaleresque existe aussi dans les mouvements scouts ou la Croix-Rouge, mais les vieux Ordres de chevalerie n’ont pas disparu, parce qu’ils répondaient à un besoin et sont restés fidèles à leur mission et à son esprit. L’Ordre de Malte et l’Ordre du Saint-Sépulcre ont traversé les siècles, comme aussi d’ailleurs la Garde suisse pontificale, parce qu’ils ont su rester généreux, efficaces, fidèles à leurs traditions et ouverts à des améliorations et à un développement. L’idée d’unir action humanitaire et vie spirituelle me semble promise à un très bel avenir: je ne perçois aucune nostalgie crépusculaire parmi mes confrères!

- Les rivalités entre différentes branches du christianisme ont parfois défrayé la chronique, précisément à Jérusalem, au Saint-Sépulcre, où des bagarres ont parfois éclaté entre religieux chrétiens. Quelle est la situation actuelle?
- Le temps de ces disputes paraît heureusement révolu, mais la diminution du nombre des chrétiens d’Orient, et surtout les multiples facteurs qui la causent, empêchent de parler d’une situation stable et positive. Les biens immobiliers constituent aujourd’hui un enjeu crucial, à Jérusalem! Les différentes Eglises œuvrent ensemble lorsqu’il s’agit de restaurer la basilique du Saint-Sépulcre, qui en a un urgent besoin, et aussi de protester unanimement contre l’attitude des autorités politiques et certains projets jugés menaçants. Un espoir solide est offert par les progrès de l’œcuménisme, qui portent des fruits en Suisse comme au Proche-Orient, et ont souvent été préparés puis entérinés à Genève – y compris lors de la dernière visite du pape!

Propos recueillis par Vincent Naville