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N° 65 - Septembre-Novembre 2020 Consult a
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Mobilité

Les vélos sont entrés dans la ville

Ils sont les nouveaux maîtres de la route, les pionniers ou peut-être même les prophètes de cette ville du futur qui ne veut plus être statique et ordonnée, mais veut être un flux permanent d’envies, de fantaisies, d’eng

Juchés sur leurs drôles de machines, de plus en plus sophistiquées et orgueilleuses, les cyclistes n’ont pas seulement conquis une part de plus en plus large du bitume, ils ont le sentiment de réinventer la vie et de proclamer les nouveaux codes de la société.

C’est la plus belle conquête de l’homme moderne, une machine avec deux roues, une selle et un guidon, et désormais, le plus souvent, un moteur électrique. C’est devenu surtout, en peu de temps, le symbole d’un nouvel art de vivre, plus décontracté et plus libre, une sorte d’étendard de la révolte citoyenne et de la conscience verte. Le vélo aujourd’hui, c’est beaucoup plus que le vélo. C’est une idéologie, une manière de se réapproprier la ville et de la changer radicalement. C’est une inversion des valeurs dominantes, à savoir la victoire du léger et du fragile, de la souplesse et de l’adaptation permanente - tous ces vélos qui foncent, zigzaguent et créent leur propre chemin - sur les forces si longtemps triomphantes de la solidité et de la lourdeur, c’est-à-dire la voiture et son dernier-né, le SUV.

Les vélos sont entrés dans la ville et ils ne vont plus la quitter. Ils ont conquis leur place et ils ne cessent de l’élargir, de la fortifier, de l’étendre en repoussant ceux qui l’occupaient jusqu’à présent: les automobilistes, bien sûr, mais aussi les piétons. Car les vélos sont partout, non seulement sur les routes et les pistes cyclables, de plus en plus larges et sanctuarisées, mais ils sont aussi sur les trottoirs. Nouveaux maîtres de la ville, ils incarnent la vitesse, la mobilité, l’insouciance, une forme d’innocence aussi. Ils vont où ils veulent, comme ils veulent, sans se soucier des feux rouges ni des stops, avec un sentiment de liberté instinctive. Après la ville ordonnée et strictement codifiée, dévorée par les routes et les voitures, le bruit et la pollution, c’est une ville nouvelle qui réapparaît avec les vélos, plus joyeuse, plus simple, un peu comme comme un village d’autrefois.

Il y avait les piétons, jadis, qui marchaient dans la ville. C’était un autre rythme, une autre cadence. Une manière d’intérioriser la ville à chaque pas, dans la répétition, la proximité, la douceur. Un autre rapport aux autres, à ses voisins, à ses proches, que l’on croisait au fil des jours dans les mêmes rues, les mêmes marchés, les magasins, les cafés. La vie allait lentement et bougeait peu, elle était comme un décor stable et rassurant.
Amoureux de Paris, l’écrivain français Benoît Duteurtre raconte ainsi dans un livre récent, «Les dents de la maire, souffrance d’un piéton à Paris», la nostalgie de ses marches quotidiennes dans une ville tranquille où les cyclistes et autres trottinettistes ne fonçaient pas sur les trottoirs. Mais la marche c’est le passé! C’est la vie qui médite, qui s’approfondit, qui somnole peut-être. C’est la vie qui «rumine», comme disait Nietzsche, qui fut lui-même un immense marcheur, en particulier dans les montagnes des Grisons où il passait chaque jour des heures.

Tout le contraire du vélo, qui proclame de ce que le philosophe français Jean-Claude Michéa appelle «l’esprit libéral-libertaire». Le vélo fait la jonction parfaite entre la droite et la gauche, entre la revendication de sa liberté individuelle et le sentiment rassurant de faire partie du groupe. Le cycliste roule tout seul, épris de sa liberté, mais il se sent en même temps, dans sa tête, comme dans un peloton. Il est seul mais il appartient au peuple des cyclistes et il défend des valeurs communes. Il est à la fois individualiste et collectif, il fait ce qu’il veut mais il se sent solidaire, engagé. Le vélo roule LGBT, évidemment, et il est tolérant, ouvert, végétarien, antispéciste et même féministe, certaines militantes parlant de «cycloféminisme» et d’«automachisme». Il roule souvent en famille ou avec des amis, en toute décontraction et en conscience. Le vélo est new age, en fait, il arrive du futur et redessine la ville.

François Valle