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N° 65 - Septembre-Novembre 2020 Consult a
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Toujours en activité à 92 ans

Paul Chemetov

«Je construis frénétiquement pour échapper à ma propre finitude»

Paul Chemetov

C’est le moins que l’on puisse dire: Paul Chemetov ne laisse pas indifférent… Tout a été dit ou presque sur ce doyen des architectes français qui, à 92 ans, poursuit passionnément son activité. Mais le connait-on vraiment? Au travers d’un récent livre-témoignage construit autour de sept conversations, Frédéric Lenne, fin connaisseur du monde de l’architecture, dresse un portrait à la fois professionnel, intellectuel et moral de ce «fou» de construction et de son désir de transmettre*. Plutôt que de rédiger un compte rendu habituel, l’auteur de ces lignes a préféré retenir, pour chacune des conversations, des propos forts qui finalement décrivent, dans toutes ses dimensions, la riche personnalité de Paul Chemetov.

Conversation 1 - Traces
Cette première conversation porte sur la carrière de l’architecte et la façon dont il pratique son métier. On est loin des sentiers battus…
«Je me situe plutôt dans l’art de l’assemblage, moins dans celui de la plasticité».
«Contrairement à certains de mes confrères, je m’intéresse au chantier tout autant qu’au projet, aux questions économiques comme à celles des délais».
«On peut ne pas aimer ce que je fais, mais je n’ai pas l’impression de laisser indifférent ceux qui visitent mes bâtiments».
«On invente des choses quand on a 30 ou 40 ans en ignorant qu’elles ont déjà été inventées. Le défaut de l’expérience, c’est qu’on ne tente plus certains coups».
«J’ai toujours dit ce que je pensais de telle ou telle réalisation. C’est ce qui m’a empêché par exemple d’entrer à l’Institut. Ce n’est pas très grave».

Conversation 2 - Le métier d’architecte
Dans cette conversation, Paul Chemetov donne sa conception de ce qu’est un architecte. Architecte et/ou ingénieur?
«Mon père était graphiste, j’ai opté pour l’architecture. Il m’a encouragé à choisir plutôt un métier manuel pour le cas où je serais un jour, comme il le fut, contraint à l’exil».
«Impressionné par les ingénieurs constructeurs, j’ai moi-même essayé de transmettre leurs approches dans mon enseignement».
«Quand les revues publient des interviews d’architectes où il leur est demandé de citer leurs maîtres, je ne le suis jamais. Pas plus parmi les architectes surfaits. N’étant ni surfait, ni maître, il me reste à rester moi-même».
«Il m’arrive dans des jurys de voter pour des architectes d’une autre génération que moi, mais ils ne votent pas pour moi dans la situation inverse, parce qu’il pense que je suis hors d’âge. Ça suffit, le vieux!».

Conversation 3 - L’œuvre
Dans cette troisième conversation, Paul Chemetov montre combien l’écriture et l’architecture sont indissociables pour bien construire et insiste sur le respect de l’existant.
«L’architecture ne change pas tout, mais elle aide à transformer le monde. L’architecte n’est pas un artiste, mais l’architecture est certainement un art».
«Tous les architectes qui entendent, par leurs œuvres, modeler la réalité ont recours à l’écriture comme accompagnement permanent».
«Il ne faut pas être exterminateur envers l’existant. Qu’on le veuille ou non, on vit dans un monde d’objets divers. Acceptons-le!».
«Il faut se montrer capable de réveiller ce qui est présent dans le passé».
«J’ai commencé dans la reconstruction, ce qui m’a beaucoup marqué. Même en intervenant avec des idées nouvelles, nous avions toujours l’optique de maintenir ce que nous découvrions».

Conversation 4 - Politique
Il a beaucoup été reproché à Paul Chemetov d’avoir été communiste. Dans cette conversation, il éclaire et justifie ce choix.
«L’humanité vit en société - de plus en plus urbaine - dans laquelle, depuis l’âge démocratique, l’architecture s’occupe de tout: logement, écoles, hôpitaux, maisons de culture et de loisirs, bâtiments industriels».
«Ce qui fait la justification de l’action politique ou architecturale, c’est un projet».
«Je suis resté militant communiste jusqu’aux années 60. J’ai vécu le coup de Prague en 1968 comme la fin d’un fol espoir».
«Le progrès, ce n’est pas toujours plus, c’est sans doute désespérément mieux».
«Le communisme est le nom archaïque de quelque chose qui portera un autre nom quand cela adviendra».
«Le courant de pensée marxien plutôt que marxiste constitue mon fonds culturel».

Conversation 5 - Culture
Paul Chemetov est curieux de tout et de grande culture dont il se nourrit en permanence. Surtout quand elle est dérangeante…
«J’ai été influencé par les surréalistes. Les rencontres inopinées, comme celle d’un parapluie sur une table d’opération, permettent de réagir grâce à l’emploi détourné de tel ou tel élément constructif».
«Des écrivains français contemporains, Modiano est un de ceux dont l’œuvre me séduit».
«Je ne peux pas m’empêcher d’écrire. Ma façon d’être, c’est écrire».
«Il faut accepter d’être dans un fini, apprendre à vivre sagement, sainement, with care, ce qui implique une certaine frugalité sur tout. Il nous faut accommoder les restes. C’est ce que je fais dans mon écriture comme dans mon architecture».
«Pour que l’humanité perdure, la seule issue est le partage et la frugalité».

Conversation 6 - Regards
Dans cette conversation, Paul Chemetov aborde la question urbaine, le vrai défi qui se pose à la ville étant la place de l’Autre dans le Je.
«Le slogan rebattu de la mixité urbaine est une dérive de sens… La question urbaine est de nature très différente. Il s’agit de faire vivre ensemble. Le problème de fond est celui de l’Autre. Quelle est la place de l’Autre dans le Je».
«Ou l’architecte s’occupe de lui, ou il s’occupe de l’Autre. L’ennui est qu’on lui demande de s’occuper de lui pour parler de l’Autre».
«Nous n’y arriverons pas tant que le monde ne sera pas devenu laïc, tant qu’il ne croira pas en l’Autre».
«La modernité, ce n’est pas la dernière mode. C’est la reconnaissance des temps modernes, donc des temps démocratiques».
«Dans mes bâtiments, j’ai affirmé une morale, une éthique de la construction et du comportement».

Conversation 7 – Futur
Dans cette ultime conversation, Paul Chemetov évoque sa disparition. Et insiste surtout sur ce que c’est d’être architecte.
«La démolition n’est pas un projet. Ce n’est que l’ultime recours… Un bâtiment a une capacité de réemploi - à l’heure de l’écologie et de l’économie circulaire -, une mémoire et une place dans un ensemble d’éléments».
«Je m’obstine. Je m’obstine. Mes renoncements aujourd’hui concernent l’impossibilité de courir partout».
«Je représente un point de vue, une façon d’être et une façon de penser assez tôt construite, qui ne se renie pas, qui continue de s’enrichir, se fortifie, s’épure sans être trop zigzaguante au gré des modes».
«Je crois beaucoup à la matérialité, aux usages et à la force du processus constructif».
«Dans le processus actuel de construction non artisanal, il est plus difficile d’aboutir à un chef-d’œuvre».
«Je construis frénétiquement pour échapper à ma propre finitude, tenter d’installer de l’infini dans le fini». Tout est dit. Et bien dit. Merci Monsieur.

Michel Levron - Paris